Lettre à mon pays...

Il y avait bien longtemps que j'envisageais de t'écrire. Te dire que le temps me manquait serait mentir, peut-être ai-je simplement manqué de courage.

Je t'ai quitté voilà plus de 40 ans, un jour d'été, tu sais un été comme toi seul pouvais nous offrir. Un jour rempli de soleil, mais hélas, si différent des autres.
Je n'ai jamais pu oublier le jour où j'ai quitté ton sol. Comme un somnambule, j'ai franchi la passerelle qui me conduisait sur un bateau et sans m'en rendre compte, je commençais à m'éloigner de toi. Mon coeur était lourd, ma peine immense, mes yeux remplis de larmes que je maîtrisais difficilement.

Je n'étais malheureusement pas le seul. Tout autour de moi, je lisais dans les yeux de mes compatriotes la même détresse, la même angoisse, la même interrogation " Qu'allons-nous devenir quand tu ne seras plus là ? ".
Cette souffrance partagée aurait pu me soulager et me réconforter, mais non, je me demandais ce que je faisais ici. J'allais te quitter, toi mon pays et Hussein-Dey où j'étais né, où j'avais grandi.
Pour me donner du courage, je me suis promis de revenir te voir un jour, car je ne pouvais admettre que je te quittais pour toujours. Papa, Maman, et tous les autres, restaient là dans ce cimetière, tout près de la mer et de cette plage que nous aimions tant. Alors, je ne pouvais pas les abandonner définitivement. C'était tout simplement impensable et au-dessus de mes forces.

Tu sais, c'est au moment où le bateau s'est éloigné du quai que j'ai réalisé que cette séparation allait être pénible et douloureuse.
Mes yeux se sont levés vers ce ciel si bleu, si beau, si généreux, pour redescendre ensuite sur Alger. Mon regard s'accrochait désespérément à ce paysage grandiose, profond et magnifique, baigné de soleil, pour lui demander de me retenir.
Arraché de ton sol, je t'ai regardé t'éloigner lentement de moi. J'étais si petit, tu étais si grand, si majestueux dans ta parure de lumière.
Je n'ai pas pu retenir plus longtemps l'émotion qui m'envahissait et j'ai laissé les larmes remplir mes yeux et couler le long de mes joues. Ma peine était immense, je n'avais ni la force ni l'envie de les retenir, j'étais anéanti.

C'était ma façon de te dire, non pas adieu, mais au revoir, pays aimé, et de te dire aussi combien tu allais me manquer.

Depuis mon départ, il ne s'est pas passé un seul jour sans que mes pensées volent vers toi. Je revois avec émotion et ravissement tes rues inondées de soleil, tes maisons aux murs blancs, tes plages au sable chaud. J'entends encore le bruit des vagues contre les rochers, les cris des enfants jouant dans la rue et celui des hirondelles volant dans un ciel d'azur.

Je voudrais pouvoir encore m'enivrer du parfum sublime des fleurs d'orangers, de citronniers, de jasmin, d'acacia, froisser entre mes doigts des feuilles d'eucalyptus, mâcher une caroube, m'asseoir enfin à l'ombre d'un figuier ou d'un néflier. Je voudrais encore pouvoir caresser le sable d'or du Sahara, contempler la beauté majestueuse des dunes du désert et la splendeur des palmeraies.
Je sens toujours ton soleil éclatant sur ma peau, le goût salé de l'eau de mer sur mes lèvres. Je m'étire, je respire doucement et m'abandonne pour m'imprégner complètement de tes saveurs et de tes richesses.
Alors je me sens revivre, mon coeur bat plus vite et se remplit d'espérance car tu es ma vie, mon refuge.

Longtemps, j'ai espéré te rendre la visite promise lors de mon départ, mais, emporté par le tourbillon de la vie, je ne l'ai pas fait. Sauras-tu me pardonner...

Pays lointain de mon enfance, de ma jeunesse, je veux que tu saches que je ne t'ai pas oublié et te dire merci de m'avoir offert toutes ces beautés inaltérables que je garde secrètement et jalousement enfouies au fond de ma mémoire.

Permets-moi encore de te serrer très fort contre mon coeur, te dire que je t'aime et t'aimerais toujours. Je n'ai pas le courage de te dire adieu, mon pays, alors laisse moi te dire une nouvelle fois, au revoir.

Serge Molines
Le temps des retrouvailles (avril-mai 2005)

Durant toutes ces années, j’ai continuellement pensé à toi, me demandant comment tu avais traversé toutes ces années, comment tu étais devenu, espérant que nous allions nous reconnaître.

Après toutes ces années passées loin de toi je te retrouve toi mon pays, mon ami de toujours, celui qui m’a vu naître, grandir et aussi partir poussé par l’incompréhension des hommes pour une nouvelle existence que je n’envisageais pas de faire sans toi.

Aujourd’hui, je pense encore et toujours avec autant de chagrin, à cette séparation déchirante, à toutes les larmes versées dans le désespoir d’un départ sans grand espoir de retour .Te quitter était la chose la plus cruelle que l’on pouvait me demander mais, ce long et précieux cordon qui nous reliait m’a donné la force de vivre et l’espérance de te revoir un jour.

Déraciné, j’ai souvent baissé les bras et courbé l’échine parce que je n’étais pas à ma place ; mais tu étais toujours là pour m’épauler et diffuser en moi un sang neuf distillant sans cesse ton énergie pour faire battre mon cœur dans l’attente de nos retrouvailles.

Je te regarde longuement et avec insistance et je découvre que tu as beaucoup changé. Tu es devenu différent. Je ne parviens pas à te reconnaître. Je me sens tout à coup fatigué et complètement perdu car j’ai l’impression que notre amour et notre complicité ont disparu, tu ne sembles pas être au rendez-vous, je me sens orphelin…

Des souvenirs merveilleux que je croyais enfouis à jamais se bousculent dans ma tête. Je peux ainsi revoir tes rues inondées de soleil, les maisons aux murs blancs, tes plages toujours aussi belles et sentir ton soleil éclatant sur ma peau. Je me suis rendu, rempli d’émotion dans ce grand jardin du souvenir, tout prés de cette mer et cette plage que j’aimais tant pour embrasser et caresser le marbre de ce tombeau où reposent ceux qui m’ont donné la vie. Je leur ai dit combien je les aimais toujours autant et qu’ils me manquaient cruellement.

Je me suis laissé envahir par une douce quiétude, l’âme légère, le cœur en paix, oubliant le passé pour ne penser qu’à cet instant magique, presque irréel, qui nous réunissait dans l’euphorie et le délice des retrouvailles. J’ai patiemment attendu ce moment inoubliable qui me ramènerait vers toi, il est là aujourd’hui, ce n’est plus un rêve inaccessible mais une merveilleuse réalité.

Merci à toi ma bonne ville d’Hussein-Dey berceau de mon enfance, à ton Maire, à ta population sympathique et chaleureuse. Vous avez su nous accueillir chaudement et nous offrir ce sens légendaire de l’hospitalité dont vous avez toujours eu le secret.

Rachid, Hassan, Ahmed, Brahim, Mustapha, Kader, et pardon pour ceux dont j’ai oublié le nom, sachez que votre amitié, votre générosité et votre disponibilité de chaque jour nous ont profondément touché. Sans vous, ce retour aux sources et ce besoin de retrouver nos racines et nos souvenirs, désirés depuis bien longtemps n’auraient pas été ce qu’ils ont été, c'est-à-dire une réussite totale. Soyez à jamais remerciés mes amis, mes frères.

Ces retrouvailles sont pour moi que des moments de pur bonheur auprès de toi et de cette population Algérienne qui a déployé des trésors de gentillesse et d’affection envers ses enfants d’Hussein-Dey qui venaient des quatre coins de France pour renouer avec le passé et tisser à nouveau des liens solides et indéfectibles d’amitié.
Toutes ces paroles mélodieuses de bienvenue qui sonnent encore à mes oreilles, ont balayé les doutes et les appréhensions. Elles avaient le parfum enivrant des fleurs de jasmin, d’oranger, de citronnier et le goût du miel.

Toi mon pays, mon ami, tu as su réunir autour de toi tes enfants issus du peuple d’Algérie et de la communauté pieds-noirs et les conduire vers les portes maintenant largement ouvertes sur le chemin de l’espoir, la réconciliation et la divine fraternité.
Voila la fin de ce beau voyage qui laissera dans ma mémoire un souvenir inoubliable allant au-delà de ce que je pouvais espérer. Tu m’as donné le meilleur de toi-même et je ne trouverais jamais les mots pour te remercier.
Infatigable, je vais continuer de penser à toi parce que tu es ma vie, mon refuge mais aujourd’hui, je ne vais pas te dire adieu, ni au revoir mais, tout simplement et parce que je t’aime, te crier du fond du cœur :
« à bientôt «

Serge Molines"