Algérie, Le bonheur perdu...

Fin juillet 1961.

Cette nuit, il y a eu un vent très fort sur Alger.
Il venait du sud et nous apportait une chaleur supplémentaire à celle déjà bien présente en cette fin juillet. La nuit avait été chaude et le sommeil difficile à trouver. Je quittais mon lit pour me diriger vers la fenêtre. Le froid du carrelage sous mes pieds me fit le plus grand bien.
C’était chose courante durant l’Eté de s’allonger sur le sol pour profiter d’une hypothétique fraîcheur. Je marchais lentement pour en profiter pleinement. Soulevant le rideau, je vis dans le jardin l’oranger, le citronnier et le jasmin en fleurs se balancer au gré du vent, tantôt à droite, tantôt à gauche. Ils semblaient se tordre de douleur à chaque bourrasque. En prêtant longuement l’oreille, on aurait pu entendre leurs gémissements. Leurs parfums suaves et capiteux embaumaient l’atmosphère. J’ouvris la fenêtre et le vent s’engouffra avec force dans la chambre. Mélangé à celui de la mer pas loin d’ici il devint moins chaud et presque supportable.
Le soleil inondait le balcon décoré par maman de pots de géraniums et de plantes grasses. Les maisons aux murs blancs écrasés par une lumière éclatante se détachaient majestueusement dans un ciel d’azur d’une beauté incomparable. Dans le ciel volaient des hirondelles qui allaient et venaient en poussant d’innombrables cris de victoire. Elles rasaient les toits et les terrasses avec délicatesse, légèreté, et disparaissaient du ciel avec une rapidité étonnante. Elles annonçaient la fin d’un hiver doux, suivi d’un Printemps radieux et d’un Eté chaud.
Au loin la mer d’un bleu profond rendu moutonneux par la caresse constante et appuyée d’un vent puissant. Je me disais que la baignade serait compromise aujourd’hui. Je pensais alors à cette énorme chambre à air recouverte de rustines qui nous servait de bouée que poussait devant lui mon frère aîné quand nous allions à la plage. Elle était située à l’Est d’Alger. Pour y accéder, on empruntait une route goudronnée que l’on abandonnait ensuite pour nous engager sur un chemin caillouteux bordé d’énormes aloès, de figuiers de barbarie chargés de fruits orangés et d’oliviers centenaires. A droite en haut d’une colline on apercevait, perdu au milieu des oliviers, un mausolée (marabout) aux murs d’une blancheur éclatante surmonté d’une coupole construit à la mémoire d’un religieux musulman dont je ne me souviens plus du nom. Puis nous descendions vers la plage après avoir traversé une forêt de roseaux très hauts dans laquelle serpentait un ruisseau d’eau fraîche. La plage était là et nous offrait une vaste étendue de sable blanc chauffé par le soleil.
La mer devant nous, d’un bleu intense surmontée par des reflets argent venait en vagues successives, perpétuelles, s’écraser sur le sable avec nonchalance et volupté. A quelques mètres du rivage, le rocher plat à la surface de l’eau nous servait de plongeoir. Les cris d’enthousiasme des enfants se mêlaient aux plaisanteries et éclats de rire des parents vigilants donnant à leurs progénitures des conseils de prudence. Que de merveilleuses journées nous avons passé sur cette plage!

Et notre retour en fin d’après midi à la maison de l’oncle jean où la tante Camille nous avait préparé de délicieuses oreillettes. Je me souviens de cette majestueuse glycine qui courait sur le mur de la maison juste au-dessus de la porte d’entrée et des fenêtres. Elle donnait à cette maison très ancienne, un charme particulier et délicat dans ce décor rustique. Dans la cour immense trônait en son milieu un énorme figuier qui en plus d’une ombre bienfaitrice, nous donnait des fruits au goût exquis. Au fond une haie de caroubiers aux branches alourdies par des fruits en forme de cosses épaisses et noirâtres, quelques jujubiers et juste derrière une vaste étendue d’orangers aux fruits gorgés de soleil.
Là-bas dans le lointain, on devinait la forme imposante des montagnes de l’atlas Blidéen où le soleil aimait venir se perdre le soir, descendre et disparaître en laissant subsister des couleurs flamboyantes, puis un mince ourlet de lumière argentée comme une fine dentelle à leurs sommets. Un Spectacle éblouissant, éternel, teinté de magie que nous offrait cette merveilleuse Algérie si chère à notre cœur. Sans m’en rendre compte, je tombais amoureux de cette terre que je prenais plaisir à contempler, à caresser, à aimer presque charnellement.
On ne peut pas rester insensible à la beauté de cette terre qui renferme en elle tant de bonheur et de passion. Cet amour démesuré restera collé à ma peau tout au long de ma vie et, quand je ferai le geste tout simple d’ouvrir une porte ou une fenêtre, j’aurai toujours envie d’apercevoir derrière, le paysage grandiose et majestueux de ma jeunesse.
Je reste accoudé à la rambarde du balcon complètement absorbé par mes pensées. Je respire profondément, ferme les yeux et laisse le soleil caresser ma peau. Une douce quiétude m’envahit. L’Algérie c’était ça, le bonheur sacré de vivre dans un pays magnifique, aux parfums prenants, envoûtants, qui bercent nos jours et nos nuits, apportant à notre vie un éternel enchantement. Un pays aux mille visages qui nous offre jour après jour toutes ses beautés et ses richesses, dans une ambiance féerique aux musiques envoûtantes et chaudes qui nous donnent une envie folle de danser. Regards intenses sur mon insouciante jeunesse et adolescence dans un univers rempli de lumière, où la chaleur du jour laisse sa place à la fraîcheur de la nuit, dans un ciel constellé de milliers d’étoiles qui illuminent mes yeux toujours émerveillés par tant de beautés. Mon sommeil sera paisible, bercé par le bruit d’un vent léger chargé d’embruns qui court sur les vagues et les rochers pour finir sa course au plus profond de mon âme. Les souvenirs s’entassent dans ma mémoire balayant le présent pour faire place au passé. Ils ravivent des sentiments un peu lointains mais jamais oubliés.

Nos jeux d’enfant avec des noyaux d’abricots ou des osselets, nos courses folles sur des carrioles en planches montées sur des roulements à billes, le foot et bien d’autres jeux encore.

Les Baba Sallem avec leurs longues djellabas nous charmaient régulièrement avec leurs tambours, leurs flûtes et leurs énormes castagnettes en fer. Le marchand de sardines avec son cageot sur la tête et le marchand de légumes toujours aimable et ponctuel avec sa charrette tirée par un âne, folklore auquel nous étions tant attachés. Nos promenades entre copains et copines le soir en ville quand la chaleur devenue moins oppressante nous invitait à sortir à l’heure de l’anisette et de la khémia.
Tout contribuait à nous faire adorer cette terre d’Algérie et ne jamais imaginer la quitter un jour.

Une assiette, avec des pâtisseries orientales délicieuses recouvertes d’une serviette que nos voisins musulmans nous offraient à l‘occasion de l’Aid, d’un baptême ou d’un mariage, marquait l’amitié profonde qui nous liait. C’était ça aussi l’Algérie, un mélange de cultures et de traditions toujours dans le respect de l’autre qui a permis de renouer après cet exode des liens sincères d’amitié qui n’avaient au fond jamais disparu.
Fin Juin 1962 Une valise remplie à la hâte, un dernier regard autour de moi dans cette maison où je suis né, un bateau qui s’éloigne du quai et me voila devenu un «déraciné». Je regarde mon Algérie qui disparaît derrière le rideau de larmes qui remplissent mes yeux. Je ne sais pas ce qu’il m’arrive.

Algérie j’ai mal, Algérie j’ai peur. Je pars, le cœur en miettes en laissant sur cette terre une partie de moi-même. Quelque chose se brise en moi m’entraînant dans un tourbillon étourdissant et douloureux que rien ne peut arrêter. Je sombre dans le néant. J’ai voulu laisser au temps le soin d’effacer mes souffrances mais il n’a pas su remplir sa mission. Il aurait fallu que je l’aide un peu mais je n’y suis jamais arrivé.
Aujourd’hui, je reste avec mes plaies béantes qui ne guériront jamais. Je porte en moi une éternelle lassitude et le souvenir d’une vie brisée, compromise, inachevée. Bonheur perdu jamais retrouvé, qui laisse dans ma bouche le goût âcre du désespoir et de l’abandon. Sublime, mystérieuse et merveilleuse Algérie, ton sang coule dans mes veines. Je n’ai jamais pu te dire adieu, alors aujourd’hui encore je te dis au revoir.

Serge Molines 7 juin 2014