Le bateau échoué sur la plage d'Hussein-Dey.

L'Histoire avec un grand H de notre Monument Historique "LE BATEAU ECHOUE".
Rappelons que le THOMAS STONES , transport de troupes américaines de 7134 tonnes est venu s'échouer sur notre plage à Hussein-Dey et que plusieurs générations ont "joué avec lui".
De la plage du "Piquet blanc", Combien de fois les jeunes allaient à la nage jusqu'au bateau, ils l'ont abordé, visité, parfois "pillé" ! Pour nos générations, il fait partie entièrement de nos souvenirs et de notre environnement d'antan.

Voici donc un extrait du récit de l'Officier de Marine américain, responsable du sauvetage des bateaux alliés lors de la campagne d'Afrique du Nord en 1942. Il raconte l'aventure du Capitaine de vaisseau Olton BENNEHOFF Commandant le THOMAS STONE, notre bateau échoué.

Le Thomas Stones avait été spécialement conçu pour transporter des troupes d'assaut et leur matériel, y compris des chars, jusqu'à proximité des plages ennemies, et, par conséquent, muni d'apparaux particulièrement robustes pour débarquer rapidement ses embarcations, ainsi que de canons, de gros et petits calibres, pour protéger l'approche de celles-ci.
On l'avait provisoirement affecté à l'opération Torch , où il y avait également des plages à assaillir. Le 26 octobre 1942, il avait quitté la Clyde avec un grand convoi, destiné à Alger, transportant 1400 soldats du 39è Régiment d'infanterie américaine, qui devaient constituer la première vague d'assaut.
La traversée, dans l'atlantique, s'effectua sans anicroche, et le convoi franchit le détroit de Gibraltar dans la nuit du 5 au 6 novembre, pour ne pas être aperçu de la côte espagnole. Puis, l'escorte ayant été renforcée par des navires de ligne et des porte-avions, il prit la route habituellement suivie par les convois qui essayaient de ravitailler Malte, alors aux abois. On espérait tromper l'ennemi sur la destination véritable. La ruse réussit. Rome et Berlin crurent à Malte et à la Sicile et ne pensèrent pas un seul instant à l'Afrique du Nord.
L'aube du 7 novembre se leva. Les navires se trouvaient à la hauteur du cap Palos, à environ 300 milles seulement à l'est de Gibraltar, et à 150 milles seulement de la position à attaquer. Parmi eux, le Thomas Stone se remarquait par sa fière allure; en tout cas, un commandant de sous-marin le remarqua.
De sa passerelle, on aperçut un sillage de torpille accourant par bâbord. Avant qu'on pût mettre de la barre, l'engin explosa à l'arrière, tuant ou blessant neuf marins, arrachant le gouvernail de ses supports, brisant l'arbre porte hélice, bref, désemparant complètement le bateau. Les autres transports poursuivirent leur route. Il ne resta que la corvette britannique Spey pour fournir l'aide qui serait en son pouvoir.

BENNEHOFF avait une préoccupation importante, le débarquement des 1400 fantassins à l'heure H, sur les plages à l'est d'Alger.
D'après la tactique conventionnelle, il aurait dû lancer ses embarcations à un mille ou deux de ces plages; mais rien ne l'empêchait, jugea-t-il, de les lancer à 150 milles, pourvu, dans un cas comme dans l'autre, que les fantassins arrivassent à l'heure H. Il entreprit de le faire. Mer calme, les embarcations pouvaient filer à 8 nœuds.
Mais les embarcations ne possédaient pas de compas assez sûrs pour effectuer une traversée de cette ampleur et le sous-marin pouvait suivre les embarcations pour anéantir tous ces soldats.
Pour parer à ces deux menaces, Bennehoff ordonna au Spey d'assurer l'escorte des 24 bâtiments chargés de troupes qui constituaient sa flottille!

Le Thomas Stone était incapable de se mouvoir mais possédait encore des crocs pour se défendre. Tout d'abord, il possédait des canons antiaériens et les canots de débarquement restants furent munis de grenades et mis à l'eau pour patrouiller autour du transport, capables de jeter leurs lourdes charges explosives sur tout sous-marin découvert par les appareils d'écoutes.
Le Spey et ses nouveaux pupilles disparurent à l'horizon. La journée s'écoula sans incident, puis la nuit tomba. Enfin, à 21 heures, deux destroyers britanniques, le Velox et le Wishart , envoyés de Gibraltar par l'Amiral Cunnigham, accoururent à l'aide. Le premier assura le remorquage et le second la protection, l'ensemble se dirigea de nouveau sur Alger.
Le 8 novembre au matin, le remorqueur britannique St.Day , également envoyé de Gibraltar, rattrapa le groupe. Le Thomas Stone se retrouva plusieurs fois à la dérive suite à des cassures de câbles. Finalement, le 11 novembre, le transport entra dans le port d'Alger et débarqua directement à quai sa cargaison, en particulier les chars qu'il transportait. BENNEHOFF apprit alors que les soldats étaient arrivés à l'heure H.

À peine le dernier char eût-il été sorti de la cale et déposé sur le quai, qu'un essaim de petits remorqueurs français apparut autour du Thomas Stone , tandis qu'un officier, venant du bureau du port, et un pilote montaient sur la passerelle.
- Qu'est-ce que vous venez faire ici? demanda BENNEHOFF, interloqué.
- Nous avons besoin du quai que vous occupez, pour décharger d'autres navires, répondit l'officier. Nous allons vous conduire à un mouillage, dans la baie.
Malgré les protestations de BENNEHOFF, le navire fut mouillé en pleine rade, sans protection contre les vents et loin des puissantes défenses antiaériennes d'Alger.
BENNEHOFF se prépara au pire, vérifia personnellement l'accrochage de son ancre, puis il organisa un service permanent de ses canonniers autour des pièces. Il s'attendait à tout.
Il n'eut pas longtemps à attendre.

La nuit même, il y eut une violente attaque aérienne sur Alger. Comme à l'ordinaire, le port et les bateaux qu'il enfermait disparurent sous un écran de fumée; comme à l'ordinaire, les bombardiers tournoyèrent en dehors de l'énorme volume de feu vomi par les canons de la défense. Mais, contrairement à l'ordinaire, il y avait, sous les bombes éclairantes, le Thomas Stone paisiblement mouillé à découvert, constituant une cible fort alléchante. Assez naturellement, les assaillants oublièrent Alger, pour se concentrer sur lui, et le navire subit une épreuve de feu. De lourdes bombes tombèrent autour de lui, le couvrant de geysers et d'éclats, sans qu'il pût manœuvrer pour les éviter.
Le Thomas Stone riposta farouchement de tous ses canons, et il en possédait beaucoup. On eût dit que l'enfer se déchaînait : vacarme de la canonnade, vrombissement des avions, explosions assourdissantes des bombes, sifflements effroyables des projectiles BENNEHOFF et ses hommes ripostèrent sauvagement.
Une seule bombe atteignit le navire. Elle frappa vers l'arrière et y explosa dans un bruit de tonnerre. Puis les bombardiers s'éloignèrent, probablement satisfaits de ce résultat. L'effroyable tapage prit brusquement fin.
Une grosse bombe, d'au moins cinq cents kilos à en juger par les trous qu'elle avait pratiqué.

Le lendemain matin, BENNEHOFF prit sa vedette pour aller retrouver le capitaine de port, bien décidé à réintégrer le port. Une fois de plus, il essuya un refus, on lui affirma qu'il n'existait plus une seule place derrière la jetée d'Alger. On ne lui ménagea pas les félicitations pour la façon héroïque avec laquelle son navire s'était battu, et que tout le monde avait pu observer. On lui remit une quantité de munitions antiaériennes pour remplacer celles qu'il avait consommées au cours de la nuit précédente.
Avant que la nuit tombât, il comprit qu'il n'aurait pas à se préoccuper des bombes, tout au moins ce soir-là. Aucun avion, ami ou ennemi, ne prendrait l'air. Le baromètre s'effondrait, la mer se creusait, le vent prenait à tout moment plus de force. Une tempête se préparait.
BENNEHOFF prit des précautions supplémentaires, mouilla d'autres ancres pour mieux assurer la tenue sur le fond. Puis une bourrasque prit toute sa violence et d'énormes paquets de mer commencèrent à s'écraser sur l'avant. La suite dépendait de la résistance de ses chaînes et de la tenue du fond en baie d'Alger.
Les veilleurs ne tardèrent pas à pousser des cris d'alarmes par-dessus le vacarme de la tempête. Le Thomas Stone chassait sur ses ancres. Le navire était inexorablement drossé vers la côte. Il n'y avait plus d'illusions à se faire : la tenue du fond de la baie d'Alger était mauvaise! L'échouage devenait certain, et on ne pouvait rien pour l'empêcher.
BENNEHOFF demanda l'aide de remorqueurs. Une angoissante attente s'amorça. Deux remorqueurs parurent enfin, dansants comme des bouchons sur la mer démontée. La côte n'était plus qu'à huit cents mètres sur l'arrière.
Malgré les deux remorqueurs, le Thomas Stone continuait d'être entraîné vers la côte.
L'arrière entra dans les brisants. BENNEHOFF signala à ses hommes de larguer les remorques, ne voulant pas entraîner les deux petits remorqueurs dans sa perte.
C'était la fin : aucun navire ne pouvait résister à semblable assaut, il s'échoua de toute sa longueur.
Chaque lame monstrueuse soulevait le Thomas Stone et le poussait un peu plus loin, montant de plus en plus sa carcasse frémissante sur la plage, au point que BENNEHOFF crut qu'il allait finalement se poser parmi les réservoirs à pétrole qu'il apercevait devant lui.

Il sentit enfin le mouvement s'arrêter et regarda autour de lui, étonné d'être encore vivant. D'abord le sous-marin avec sa torpille, puis les avions avec leurs bombes, et, pour finir, la mer avec ses chocs écrasants, tout avait conspiré pour le détruire.

Voici, pour ceux qui pourraient s'y intéresser, quel fut le sort du Thomas Stone, abandonné sur la plage d'Alger.