Algérie, terre promise - Les Vins d'Algérie en Bretagne -

Le vignoble algérien des années « coloniales »

(extraits de  : « Les vins d'Algérie à Kergroise » de Pierre Mayol du Pays de Lorient et de la Chambre de Commerce de Lorient).

L'Algérie a été l'un des plus gros exportateurs de vins de la planète sous la colonisation française.

En 1861, la vigne ne couvrait en Algérie que 6500 hectares, moins que le tabac et le coton.
A partir de 1880, l'arrivée des vignerons de l'Hérault, du Gard et de l'Aude, surnommés « les déportés du phylloxéra », va transformer l'économie agricole de l'Algérie.
Alors que l'épidémie est à peine jugulée dans la métropole, 125 000 hectares sont déjà plantés. Les plaines (le Tell) et les coteaux du littoral se couvrent de vignobles ; les grandes propriétés, ayant vite absorbé les exploitations des petits colons, font du vin le premier revenu de l'Algérie pour longtemps.

En 1905, des 179 950 hectares exploités, la France importe 4 750 000 hectolitres.
En 1903, aux entrepôts de Bercy, « les cours des vins algériens, satisfaction suprême, dépassent pour la première fois ceux du midi ». On écrit souvent qu'avant 1914 « l'Algérie coloniale tout entière s'était construite sur des barriques de vins ». En 1935, 396 000 hectares (plus qu'en Espagne) produisent près de 18 millions d'hectos. La France qui n'achète plus de vins à l'étranger reçoit 98% des exportations de vins algériens. Le domaine viticole, quasi-monopole colonial, aurait pu s'étendre encore plus si une loi n'avait interdit toutes nouvelles plantations. Depuis de nombreuses années des conflits d'intérêts opposent les vignerons du Midi aux producteurs algériens. Le Parlement intervient fréquemment. La première intervention importante date de 1923. La Confédération Générales des Vignerons du Sud-est n'admets pas que : «  un million et demi de foyers d'agriculteurs français se sacrifient aux nouveaux seigneurs de la vigne algérienne  » et propose de limiter les importations. En 1945 des primes encourageaient les arrachages. Les cépages rigoureusement sélectionnés, les progrès de la vinification en pays chaud, les traitements anticryptogamiques associés à une main-d'œuvre nombreuse et peu chère, tous ces paramètres font que l'Algérie prend une avance d'un quart de siècle sur le Languedoc.

Au Concours Général agricole de 1930, des experts ne purent faire la différence entre certains crus algériens et d'authentiques bordeaux : « La Mitidja semble un seul vignoble. Les fûts s'alignent sur les docks. Alger, Oran deviennent les comptoirs du vin. De grandes dynasties agricoles prennent des allures de négociants bordelais : elles prennent en main le haut commerce du vin ».
Cette année là, à elle seule, la cave coopérative de Boufarik, loge dans ses cuves 60 000 hectos et compte bien augmenter leurs capacités. La vigne devient pour longtemps le premier revenu de l'Algérie agricole.

Dans les années qui précèdent l'indépendance, les vignobles atteignent 380 000 hectares et produisent 16 millions d'hectolitres.

Les vins d'Algérie à Kergroise en Bretagne

Pierre Mayol nous rappelle l'histoire de l'importation du vin d'Algérie au port de Commerce de Lorient, dans le Morbihan en Bretagne.

On connaissait la route des Indes et ses épices. On sait moins que la « Saga du gros rouge » a marqué un demi-siècle de la vie du port de Lorient à travers son commerce avec l'Afrique du Nord.
L'histoire des vins d'Algérie sur Kergroise est indissociablement liée à une profession commerciale aujourd'hui disparue. Dès 1926, le maire de Lorient souligne que : « notre port qui est surtout charbonnier deviendra nécessairement le grand entrepôt des vins et des phosphates d'Algérie ».
1934 est le début d'une ligne régulière et florissante avec l'Algérois et l'Oranie, ce qui permet d'alimenter les nombreux grossistes en vins du Morbihan et du Finistère et indirectement les nombreux cafés et débits de boissons. Le vin algérien est fort apprécié des Bretons, par toutes les classes de la population.

La déclaration de la guerre en 1939 a pour conséquence le bouleversement de la ligne régulière d'Afrique du Nord. La faiblesse des arrivages crée une situation qui devient de jour en jour intenable pour le commerce des vins. Les autorités allemandes qui occupent la ville de Lorient depuis le 21 juin 1940 ont d'autres priorités que de faire venir du vin d'Algérie.

L'après-guerre voit l'évolution de la capacité d'accueil des bateaux. Terrains, routes, voie ferrée, quais, aménagement portuaires, tout est réuni pour accueillir les futurs bâtiments des importateurs de vins. Mais la demande est croissante et le port de Lorient ne parvient pas à avoir les quantités demandées, entre temps les ports de Bordeaux, Brest, Nantes, Rouen, viennent concurrencer Lorient, on frise la pénurie !
Dès 1946, les Chambres de Commerce portuaires s'inquiètent des difficultés de ravitaillement en vin. Pour Lorient plusieurs cargos ont dans leurs cales ou sur les ponts des milliers de fûts de vin. En juin 1948 le « Morbihan » de l'armement Delmas-Vieljeux venant d'Alger livre 850 tonnes de vins et divers. Divers à cause de la variété de la cargaison en provenance d'AFN : liège, son, farine de poisson, huile d'olive, lie de vin, containers de déménagement, etc…

Le 30 avril 1949, le premier navire-citerne à fréquenter Kergroise est « l'Algéria », il livre 1770 hectos de vin en vrac. Suive ensuite les quatre Saints, « Saint-Clair », « Sainte-maxime », « Saint-Ferréol », « Saint-Raphael », tous de 19 000 à 20 000 hl. Les bateaux remplis principalement à Alger ou Oran rejoignent Lorient en quatre jours.
Son arrivée annoncée provoque la mobilisation générale. Une fois le « Saint » à quai, se succèdent à bord :
Les douaniers . Déplombent et contrôlent le contenu des citernes puis visent les titres de transport.
L'expert maritime . Calcul à partir de la jauge exprimée en tonneaux, le montant des taxes portuaires.
Le maître de chais du transitaire . Prélève et goûte la conformité du produit.
Le service des fraudes . Dans les chais vérifie le degré et la qualité du vin. Le vin est le produit le plus taxé en France.

Kergroise va vivre les « Dix Glorieuses ».
1952 : 196 000 hectos – 1962 : 393 240 hectos.
La filière va vivre dix années euphoriques pour : les entreprises de transit, les pinardiers, les négociants Morbihannais (les vins Margnat, Courset…), enfin le consommateur.
En 1960 le français boit en moyenne 130 litres de vin par an. En 1959 le président d'une coopérative souligne qu'en 1959 les buveurs repentis ont avalé 1 137 000 bouteilles d'eau minérale, tandis que ceux qui optent pour le vin ordinaire ont bu 6 600 000 litres de « gros rouge ». Avec de tels scores il est normal que les négociants récompensent le client :
 - contre remise de 6 capsules un porte-clés de collection.
 - contre 15 vignettes une bouteille de « Grande Réserve ».
 - Dix bouchons et c'est le litre de blanc gratuit.
 - Madame « quitte ou double » peut vous faire gagner 8 bouteilles.
 - En décembre 1954, le gros lot d'une tombola est une barrique de vin.
 - En août 1958, « sept champions du gosier » s'affrontent pour boire rapidement ½ l de vin.

Consommer du vin c'est la santé. Pasteur n'a-t-il pas dit que le vin est la plus saine, la plus hygiénique des boissons !
Un Président d'une Assemblée Générale des Négociants dans une allocution en 1957 dit… « Boire des jus de fruits prédispose à la poliomyélite et l'alcool des boissons est le meilleur antidote du cancer grâce à son pouvoir d'oxydoréduction » !!!

Les campagnes anti-alcooliques avaient, dès 1954, poussé le gouvernement à prendre des mesures contre l'alcoolisme.

Kergroise garda longtemps son importance, car en dehors de l'approvisionnement et de la réception des bateaux d'autres activités annexes s'étaient développées dans la région, le conditionnement et les transport vers les îles Morbihannaises, le traitement et le stockage des fûts, les professionnels concernés par les importations d'Algérie ne manquent pas : armateurs, consignataires de navires, courtiers maritimes, cuveries portuaires, transitaires, transporteurs, négociants en vins, succursalistes, groupements d'achats, agents commerciaux.

De Jean-Marc Paous - A Lanester  les vins Arcibia, l'un des fournisseurs bretons, le patron avait fait faire une cuvée spéciale lors de sa dernière livraison de vins d'Algérie, qu'il avait  intitulé "Les larmes de Bugeaud". Ce vin fut  embouteillé, fait rare, sur les entrepôts du bord du Scorff, et sur l'étiquette, on pouvait voir des passagers descendre la passerelle d'un bateau avec une valise dans chaque main... (Sa petite fille qui tenait encore cette cave il y a 5 ou 6 ans, m'avait montré cette étiquette, dont elle n'avait plus qu'un exemplaire, et qu'elle gardait précieusement en souvenir de  son grand-père)... Elle m'avait montré aussi des photos où la vingtaine de camions  Arciabia attendait  à la queue leu-leu, quelquefois une journée, l'arrivée du pinardier sur les quais de Kergroise.
Pour la petite histoire les vins d'Algérie ont aussi  fait la fortune des négociants de Quimper qui  les commercialisaient sous la marque Sénéclauze... Comme Margnat à  Lorient, ces vins, les moins chers et les plus forts  du marché  (13 °), se diffusaient dans tous les bistrots et les épiceries de la Bretagne en bouteilles étoilées (qui étaient consignées) ...
Ils ont largement contribués à l'alcoolisme local !

Les dix glorieuses se terminent en 1962, c'est le déclin, puis l'extinction du trafic maritime des vins de Kergroise. Le 6 juillet 1963, M. Pouch fait cette communication dans la presse : « Consommateurs, vous ne retrouverez plus votre vin rouge d'autrefois » !  N'accusez pas votre fournisseur, le seul responsable est notre gouvernement.

L'après 1962

Les années d'après l'indépendance vont bouleverser l'économie vinicole algérienne. La surproduction des vins de table du Sud-Ouest, le blocage des vins d'AFN en France et l'absence pratiquement totale d'un marché intérieur incite le régime socialiste algérien à se retourner vers les pays de l'Est. Le gouvernement de Ben Bella voulant obtenir une commercialisation prioritaire et un prix privilégié charge une Société française spécialisée dans les transactions avec les pays de l'Est de placer trois millions d'hectolitres de vins « du secteur socialiste  algérien». C'est M. Jean-Baptiste Doumeng – surnommé le « Milliardaire communiste rouge » - et son groupe Interagra qui se chargera de cette opération particulièrement rentable

Hubert Diemer