Algérie, terre promise - Les Ecoles d'Hussein-Dey -

Notre école et nos maîtres...

De mes premières années d'école primaire, à Jules Ferry, je n'ai que peu de souvenirs, hormis le nom de quelques maîtres : M. Aumerat, Mme Dulac...

Je me souviens beaucoup mieux de mes trois instituteurs des Cours moyens et du Cours supérieur qui menaient au Certificat d'Etudes.
En première année M. Bourelys, un maître qui conjuguait avec succès calme et efficacité. Grand, swelte, il nous menait vers de bons résultats. L'idée que l'on pouvait l'apercevoir adoucissait les séances de "retenue" des élèves au "pain sec", sanction obsolète aujourd'hui. Un camarade, ami du puni, devait se procurer chez ses parents le morceau de pain, seul élément de son repas de midi. Sur la terrasse jouxtant l'appartement du maître, son frugal repas terminé, il attendait la reprise de la classe. Nous guettions, le plus souvent en vain, les apparitions de la fille de M. Bourelys, "Arlésienne" quittant ou rejoignant le logis familial.

La deuxième année du cours moyen pouvait être dénommée, en parodiant l'histoire, "l'année terrible" et ce pour plusieurs raisons : Tout le monde devait être reçu, contre vents et marées, car M. Vanelli, le maître de cette classe, ne tolérait aucun échec, sauf cas désespéré, toujours exceptionnel. Il faut dire qu'il mettait tout son temps, tout son savoir et il faut même ajouter tout son cœur pour arriver au succès escompté. Tous les moyens étaient bons, études du soir, cours supplémentaires le matin pendant les vacances de Pâques, révisions incessantes jusqu'à l'examen.
En particulier, j'ai bien retenu sa manière de nous préparer en Français, discipline la plus délicate à enseigner à des enfants de parents en majorité d'origine étrangères. Ce long apprentissage du Français avait lieu surtout lors de l'exercice de dictée contrôle, selon un rituel bien réglé.
En premier lieu M. Vanelli dictait en arpentant de long en large la salle de classe. Les élèves écrivaient, le dos courbé sur les pupitres, dans un silence religieux, coupé seulement par les mots du maître. Derrière le tableau retourné, l'élève de service écrivait lui aussi la dictée à la craie.
Toutes les règles de grammaire, dites et redites sans cesse, se fixaient dans les mémoires, même les plus rebelles.

La correction terminée, commençait alors le troisième et dernier acte, de loin le plus important, car chargé d'émotion. Le maître arpentait la classe entre les rangées de pupitres et s'arrêtait devant chaque élève qui devait énoncer, à haute voix, le nombre de ses fautes. Alors pouvait entrer en action "Dame Rosalie". C'était une règle plate de bois qui "caressait" la paume de la main des malheureux qui avaient fait plus de cinq fautes.
Le comble était atteint quand l'élève sanctionné était celui mis à contribution pour ravitailler le maître en "Rosalie" à partir de la menuiserie du chemin Vauban.
Après l'année du Certificat d'Etudes, une sélection des meilleurs d'entre nous passait au cours supérieur, dirigé par le Directeur, M. Biscos. De ce bon maître, j'ai souvenir de son handicap physique, il avait une jambe raide, peut-être était-il un invalide de guerre. Il claudiquait légèrement, ce qui ne l'empêchait pas de caresser le postérieur d'un élève récalcitrant, sans grande violence, car il était d'un naturel doux et bienveillant.

Après cette année de Cours Supérieur et le cycle primaire terminé, la plupart des élèves entraient, comme l'on dit, dans la vie active. Seuls, quelques privilégiés, dont je fus, continuèrent leurs études à l'Ecole Primaire Supérieur de Belfort-Maison-Carrée, le plus souvent après l'obtention d'une bourse.

Henri JUAN