Algérie, terre promise - Un jour... -

Pour une séance de cinéma

Cinéma le Royal Hussein-DeyC'était un jeudi de 1952, je n'allais pas en classe, je m'étais fixé comme objectif d'aller ce jour là au cinéma ROYAL pour voir le film « CA VA BARDER » avec Eddy Constantine. Donc il fallait que je me lève de bonne heure pour gagner quelques sous afin de me payer la séance.

Il est 6h30, je dois aller chez Mme et Mr Pons acheter du lait pour le petit déjeuner. J'ouvre la porte qui donne sur le palier et je vois en face de moi Mr Fitéro qui joue avec ses chats. En descendant les escaliers en bois, je fais un peu de bruit ce qui alerte Mme Mascaro. Elle sort sur le palier et me dit :
- « où vas-tu mon fils ? »
- je lui réponds que je vais chercher du lait.
- Elle me demande de lui ramener une fougasse de chez Mme Vallius notre boulangère. Arrivant chez le laitier, je fais la queue comme tout le monde, puis soudain, un bruit de pas derrière moi me fait tourner ostensiblement la tête pour voir qui entre dans le magasin. Oh ! Surprise, c'est Mr Caillon le directeur de l'école Jules Ferry. Nos regards se croisent puis il me fait un signe de la tête en guise de bonjour (à chaque fois que je le rencontre, quelque soit le lieu, c'est toujours lui qui me devance pour me saluer).
De retour des courses, je remets la fougasse à Mme Mascaro qui me murmure de revenir tout à l'heure. Pour moi, cela supposait qu'elle aurait certainement besoin de quelque chose. Je crie victoire, la journée semble bien commencer pour moi.

De retour à la maison, je prends mon petit déjeuner. Entre temps, mon père, avant de se rendre à son travail me donne la consigne d'aller le rejoindre vers 12h30 au marché afin de lui donner un coup de main pour l'entretien et la fermeture de celui-ci.
J'attends avec impatience l'heure du casse-croûte des ouvriers travaillant chez les frères Quirantes (Joseph et Dominique) lesquels ont un atelier de mécanique générale au bas de notre immeuble du 4 rue Victor Hugo.
Vers 8h30, je me mets bien en évidence devant l'atelier, il m'arrive souvent de discuter avec Joseph qui m'a toujours pris en sympathie bien que nous ne soyons pas du même âge.
Comme à l'accoutumé les ouvriers à tour de rôle me passent commande (casse-croûte, cigarettes, boissons, et autres) la liste à la main je fais la tournée des commerçants, le charcutier Pons, le boulanger Vallius, le bureau de tabacs Lelouche, le marchand de vin Poquet, et enfin l'épicier mozabite « La Victoire ». Les achats terminés et livrés, je retourne dans mon immeuble. Je m'assieds sur les marches avec mon ami Jean-Pierre Palomba venu me rejoindre. Il à ramener avec lui les bandes dessinées de « Mandraque, Bleck le Rock, Pécos Bill et de Mikey ».
Entre temps je fais des courses pour les voisins, soudain une voix tonne dans le hall d'entrée, c'est Lulu (Lucien le facteur) qui appelle d'en bas à haute voix les locataires destinataires d'un courrier ou d'un mandat. Personne ne se dérange pour un recommandé, bien sûr…

Il est 12h30. Je vais comme prévu aider mon père à l'entretien et à la fermeture du marché. Il m'arrive souvent de donner un coup de main aux marchands pour fermer leurs étals. Il est bien rare que je ne reparte pas les bras chargés de victuailles que je ramène à la maison. Le nettoyage terminé, mon père me libère après m'avoir payé. J'ai juste le temps de déposer à la maison ce qu'on m'a remis en lançant à mes sœurs que je leur donnerai une partie de mes gains à mon retour.
Sans une minute de répit, je file comme une flèche au cinéma Royal où mes camarades m'attendent. Pendant que l'un de nous achète les billets d'entrée, le reste du groupe se rend chez le petit marchand ambulant de friandises installé juste à coté pour faire nos provisions de cacahuètes, de bliblis, de zigomars et de chewing-gum etc.
Nous voilà installés à nos places respectives. La séance commence par les actualités portant sur la guerre d'Indochine et parlant du Président Vincent Auriol et du Gouverneur général civil d'Algérie Roger Léonard. Nous avons droit ensuite à un court métrage de dessins animés de Popeye et de sa dulcinée Olive. Nous profitons de l'entracte pour aller boire un Slim ou un Cruch à la buvette du cinéma. Quant aux esquimaux (Cœurs et caramels d'Isigny), ils sont achetés chez l'ouvreuse. Les lumières s'éteignent et le film commence. L'ambiance est si chaude que le policier en poste dans la salle nous intime sèchement de mettre fin à notre chahut. A la fin de la séance, nous nous rendons chez madame Galliana pour déguster un créponné et un boudingue.

Il est 18h30. Avant de rentrer à la maison, j'achète un cahier de brouillon sur lequel je dois recopier 200 fois la phrase: « Lorsque deux verbes se suivent le deuxième se met à l'infinitif » et par la suite faire mes devoirs avant que mon père n'arrive.

De cette journée inoubliable, je réussis à amasser la coquette somme de 425 francs. Les dépenses déduites, il ne me reste plus que 240 francs, ce qui me permet de donner 75 francs à chacune de mes sœurs.

N.B. J'espère que je ne vous ai pas trop ennuyé avec mes souvenirs d'enfance. Je tiens à remercier ceux qui ont eu la patience de me lire.

Rachid Hadrou